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Lorsque l’on arrivait au quartier des Colchiques, l’influence de l’imagerie des banlieues résidentielles américaines sautait aux yeux. Chaque maison semblait avoir été clonée sur ses deux voisines, la pelouse était partout savamment entretenue, les fleurs des parterres accueillaient le jour et aucune barrière ou grillage ne venait enlaidir ce paysage. Cerise sur le gâteau, ce coin de paradis digne d’une série télé se trouvait à une centaine de mètres de la plus grande forêt de la région. Lorsque les parents de Léa avaient compris que leur vie de couple ne tarderait plus à devenir une vie de famille, ils avaient été ravis de pouvoir élever leurs progénitures dans ce lieu où rien ne semblait pouvoir arriver. Et effectivement, il n’arrivait jamais rien.

Léa avait bénéficié de tout l’amour qu’on eut pu souhaiter à un enfant. C’était une petite fille dont on pouvait parler à la fois fièrement et tendrement, la seule courte période sombre de sa jeune vie étant l’arrivée de son petit frère qu’elle avait jalousé des mois durant. L’amour fraternel ne luisait toujours pas dans ses grands yeux, mais elle avait appris à l’ignorer et à le cajoler ou lui chanter une berceuse lorsqu’il y avait des invités et qu’elle voulait faire bonne impression. C’était une fillette calme et solitaire, aimant s’entourer de tous ses jouets dont elle avait acquis le tiers lors de sa grande jalousie. Léa passait beaucoup de temps dans le jardin, inventant mille et un jeux autour du bac à sable, de la petite maisonnette en plastique et de la piscine gonflable.

Au mois de juin, alors que la canicule n’avait pas encore commencé, Léa fit une découverte étonnante à l’avant de la maison. Bien sûr, ses parents lui avait interdit d’aller sur la route, mais le caractère obéissant de l’enfant avait donné l’habitude de moins la surveiller. Léa jouait ainsi avec deux poupées dans un petit carré de pelouse bordé par deux parterres de fleurs quant elle vit sur la chaussée une petite tâche bleue et rouge. Elle s’approcha curieusement, et mit du temps à comprendre que ce qu’elle voyait avait été vivant un jour. Les os brisées traversait ce qui restait du corps de la mésange, le bec se trouvait, par une étrange grimace, dans un œil crevé, et une patte faisait un angle impossible tandis que l’autre avait été arrachée et se trouvait désormais un peu plus loin. Le faible dégoût que Léa parvenait à peine à ressentir se noyait dans la fascination qu’elle éprouvait à cette vision. Elle tenta d’attraper la patte encore attachée, et ce qui restait du corps de l’oiseau eut une réaction élastique semblable à celle d’un chewing-gum mou qui finit par se casser net dans un bruit de claquement organique à peine audible. Léa voulut ensuite saisir la plume d’une aile, mais n’y arriva pas. La chaleur avait commencé à faire fondre l’oiseau, et la plume était impossible à détacher du sol avec ses mains d’enfant. Léa vérifia que ses parents ne la surveillaient pas, ignorant si elle était vraiment autorisée à faire cela, puis partit dans son bac à sable. Elle revint une minute plus tard avec une petite pelle, un petit râteau et un petit seau en plastique, et entreprit de décoincer le cadavre du bitume. N’arrivant pas au premier essai à glisser sa pelle sous l’aile, elle comprit par de multiples essais qu’elle pouvait se faciliter la tâche en grattant d’abord avec les dents du râteau. Elle ressentait alors, en plus des vibrations inégales du bitume, les os et tendons de l’aile dont elle finissait parfois d’achever la résistance. L’aile perdant de son adhérence, elle finit enfin par pouvoir glisser sa pelle par dessous, et la saisit entre ses doigts en espérant pouvoir tirer tout l’oiseau d’un seul coup. Mais il était encore plus soudé au sol qu’elle ne l’eut cru, et elle décida finalement de casser la jointure de l’aile avec le bord de sa pelle. Elle regarda avec satisfaction le membre souillé de sang reposé dans la paume de sa main, puis le mit dans son seau. Elle scruta le crâne de l’oiseau, et tenta de le saisir entre le pouce et l’index. Cela réussit. Elle en éprouva une sorte de petite frustration, de manque d’adversité, et relâcha la tête de l’animal avant de l’écraser de plusieurs coups maladroits avec sa pelle. Cette fois, lorsqu’elle essaya de la saisir, ses doigts glissèrent comme ils l’avaient fait avec l’aile et elle les retira pour constater le mélange de sang et d’humeur vitreuse moisie qui s’était glissé sous ses ongles. Son visage n’exprimait rien, mais elle s’attela immédiatement au détachement du crâne avec minutie pour n’éprouver satisfaction qu’une fois le travail accompli et la tête méconnaissable jetée dans son seau. Léa continua ainsi de décoller chaque membre, s’assurant de se rendre le travail plus difficile lorsqu’il ne l’était pas assez, et eut sans doute continué jusqu’au bout si sa mère ne l’avait pas aperçue. La petite comprit instinctivement que, outre le fait d’avoir quitté le jardin, sa mère n’allait pas du tout apprécier ce qu’elle était en train de faire. Elle aurait pu vouloir cacher le seau quelque part, mais elle ne trouva aucune cachette et assista au haut-le-cœur de sa mère qui lui sembla presque exagéré. Comme elle le craignait, Léa se fit sévèrement réprimander, et, alors que sa mère insistait toujours pour qu’elle le fasse elle-même, celle-ci refusa qu’elle lava ses propres outils afin de ne pas être en contact une minute de plus avec cette bouillie de chair et de sang. Léa dut rentrer à la maison, essuyant des larmes mi-véritables mi-crocodiles, et esquissa tout de même un sourire à la vision de sa mère tenant le seau la tête en arrière, produit d’un sentiment de vengeance et de sadisme enfantin.

Le petit frère de Léa grandissait. Le soleil tapait de plus en plus fort au fil des jours, les animaux commettaient l’imprudence de s’éloigner de la forêt, et la fillette s’était découvert un nouveau passe-temps. Si les animaux écrasés n’étaient pas quotidiens dans sa rue, leur présence était toutefois régulière et Léa avait désormais l’œil pour les apercevoir au loin et s’atteler à la tâche avant que ses parents ne remarquent quelque chose. Une fois, hasard étonnant, elle avait eu la chance de voir par sa fenêtre un vieux crapaud traverser la route et se faire écraser par la voiture d’un voisin. Ce dernier avait d’ailleurs découvert quelques jours plus tard le nouveau jeu de Léa et en avait parlé à ses parents qui déjà la grondaient sans cesse à propos de ce loisir incongru. L’enjouement iconoclaste que Léa éprouvait n’était pourtant pas exempt de révélations morales, la petite ayant compris qu’il fallait savoir provoquer la chance et posait donc des escargots et autres gros insectes sur la route qu’elle scotchait fermement. Mais les moments les plus délicieux n’étaient atteints que lorsqu’un grand vertébré tel un hérisson, un lapin voire une belette se faisait prendre au piège de cette merveilleuse invention qu’est l’automobile. Loin de la simple bouillie visqueuse d’une limace, ces animaux étaient remplis d’os, de nerfs et de tendons dont la diversité entraînait alors un sentiment d’exploration inégalable, et elle se sentait acquérir petit à petit l’expérience nécessaire à la totale mise en seau d’un animal avant que quelqu’un ne s’aperçoive de ce qu’elle faisait. Léa était aussi capable d’entendre un véhicule arriver plusieurs rues au loin, et elle se cachait discrètement derrière un buisson ou une boîte aux lettres en espérant que cette voiture qui l’interrompait lui permettrait au moins l’apparition d’un nouveau cadavre collant au sol. Aventurière sans être inconsciente, elle évitait les virages ou les sorties de garage et avait ainsi dû plusieurs fois passer à côté de véritables trésors par mesure de sécurité.
Elle ne savait jamais vraiment que faire des morceaux de cadavres récupérés. Elle avait voulu dans un premier temps les conserver, mais il fallait avouer que cela puait atrocement et qu’elle n’avait de toute manière pas l’âme d’une collectionneuse, bien qu’elle s’entraînât à retenir les noms de tous les animaux qu’elle avait détachés.

Une nuit où la chaleur se faisait si étouffante qu’on ne parvenait à s’y endormir presque que par chance, Léa fut réveillée en sursaut par un concert de hurlements et de marmonnements incompréhensibles de son petit frère. Alors, pour tromper l’ennui d’un sommeil qui refusait de revenir, elle repensa à cet enfoncement qu’elle avait trouvé derrière une maison de la même rue que la sienne qui servait à faire passer quelques tuyaux. Elle songea qu’il y avait exactement la place pour y mettre un bébé. Pour éviter que quiconque ne l’entende, elle lui mettrait du scotch sur la bouche, et, pour éviter qu’il ne pue encore plus que d’habitude, elle le recouvrirait de sable. Cela faisait partie de ses petites découvertes faites au fil du temps : en allant prendre quelques pelletées dans le bac à sable, elle réduisait la pestilence des cadavres et pouvait ainsi essayer de cacher l’une de ses merveilles plus longtemps avant que ses parents ne s’aperçoivent de quelque chose. Ce petit enfoncement formé de briques conservait admirablement bien la chaleur, et Léa évitait d’y entreposer des cadavres car ils étaient après si difficiles à détacher du sol que même elle n’y trouvait plus d’amusement. Mais en y repensant à deux fois, cette fournaise pourrait se révéler pratique lors de l'utilisation d'un corps humain. Elle imagina le temps passant, la chaleur partant à peine durant la nuit, la peau de son petit frère qui adhérerait lentement au sol. Cependant, aucune voiture n’aurait la bonté de l’écraser au préalable, et Léa pensa qu’il serait sans doute très agréable d’enfin pouvoir marteler cette petite tête abominable à grands coups de revers de seau, ainsi que tout le reste de son corps. Lorsqu’elle aurait décrété venue l’heure de le retirer du sol, il faudrait alors supporter la chaleur infernale du lieu, au moins protégée du regard de ses parents et de ses voisins. Elle s’imagina la chair de ses mains potelées maintenant étendue sur le sol tel un vieux crachat, et le passage de son râteau sur l’incroyable nombre d’os et d’articulation qu’une main humaine possédait (comme quoi, il arrivait que l’école serve à quelque chose). Elle s’imaginait tirant sur son petit kiki et le casser d’un coup sec avec la tranche de la pelle, les dents recouvertes de sang et de gencive fondue sur lesquelles elle passerait les doigts, le cœur arraché reposant entre ses deux paumes et qui était à chaque fois l’une des pièces les plus estimables de ses fouilles, les bruits bizarres qui sortiraient parfois des tuyaux de son corps lorsqu’elle passerait son râteau, le dépeçage méticuleux des doigts, de la langue, des yeux, des oreilles et de tous ces petits membres qui viendraient rejoindre la mixture informe du seau, et qu’elle regarderait fièrement une fois le travail accompli lorsqu’elle sortirait de sa cachette à la nuit tombée. Peut-être se prendrait-elle une gifle ou deux, mais ses parents, craignant d’avoir perdu leur deuxième enfant, célébreraient bien vite son retour et accepterait sa justification selon laquelle elle était partie à la recherche de son petit frère qu’elle aimait tant. Et elle dirait que malheureusement, comme disent les grands, il s’était fondu dans le décor. Ce jeu de mot la fit rire malgré elle, et elle parvint finalement à s’endormir pour passer l’une des nuits les plus agréables qu’elle eut connue lors de ce terrible mois d’août.

Un matin, alors qu’elle prenait la voiture avec son père pour aller prendre du pain à la boulangerie, elle aperçut le cadavre d’un chat au milieu d’une de ces anciennes petites rues mal goudronnées du quartier. L’image du beau pelage roux rayé de l’animal ne quitta pas sa conscience de la matinée, et elle se rua à l’extérieur en empoignant sa pelle, son râteau et son seau dès que ses parents partirent vaquer à leurs occupations. Elle aurait voulu préparer le cadavre qu’elle n’aurait pas pu faire mieux : tout un tas de véhicules avaient roulé dessus, des traces de pneus étant encore visibles, et la canicule avait si bien collé les poils à la route qu’il fallait une expertise prodigieuse pour ne pas se laisser abattre devant la difficulté de la tâche. Ce fut l’un des plus agréables moments qu’elle passa à se donner à cette activité, et, contemplant le sol recouvert de sang que la pluie se chargerait d’effacer et son seau débordant d’organes, elle prit appui sur sa main qu'elle avait posée au sol depuis son arrivée pour garder l’équilibre afin de se relever. Des milliers d’aiguilles semblèrent lui tirer chaque parcelle de la peau, et elle fut incapable de soulever davantage son poignet tant la douleur était grande. Léa avait acquis une formidable résistance à la chaleur, principalement due au fait que ses parents lui faisaient porter presque exclusivement des robes l’empêchant de ne pas se brûler aux genoux lorsqu’elle allait sur le bitume. Lorsqu’elle était arrivée sur place, l’une des maisons de la rue jetait une grande ombre sur la dépouille de l’animal ; cette ombre était partie depuis longtemps, et la chaleur du bitume avait lentement progressée sans qu’elle ne puisse s’en rendre compte. Elle voulut tirer à nouveau sur sa main, mais la douleur était insupportable. Elle entendit un crissement de pneus à quelques rues adjacentes. Elle voulut au moins se mettre en appui sur ses pieds, les genoux pliés, pour décoller sa paume d’un coup sec lorsqu’elle se relèverait, mais elle ne put pas non plus retirer ses jambes du sol. Elle posa son autre main par terre, geint en sentant la véritable chaleur de l’asphalte, et appuya de toutes ses forces. Une voiture s’approchait de la rue. Elle cessa de tirer car la douleur était trop forte. Elle mit aussi la tête au sol, comme si cela eut pu lui donner plus de force, mais cela ne fit que permettre à la chaleur de pénétrer son crâne. Recroquevillée sur elle-même dans l’une de ces positions absurdes propres à l’enfance, elle entendit dans son dos la voiture rouler droit vers elle. Elle cria, le gosier asséché, la bouche pâteuse, les lèvres sèches. Son propre cri ne lui parvint pas, toute son ouïe étant focalisée sur le moteur vrombissant. Position encore plus incongrue, elle se laissa tomber tant bien que mal sur le côté, les membres toujours collés, et il lui sembla sentir son oreille et ses cheveux déjà commençaient à fondre pour adhérer lentement au sol. Alors, de sa petite voix rauque, elle demanda au monde : « Et moi, qui me détachera ? »

Hérisson - Iconoclaste - Vertébré
Un blog tout de noir et de blanc écrit par Kevin Langouët avec quelques petits bouts de codes de Jules