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Mon nom est Maxime Houari.

Un billiard deux cents trois billions neuf cents vingt-huit milliards quatre-vingt seize millions trois cents cinquante-quatre mille huit cents sept bits. C'est le nombre moyen d'information que le cerveau humain peut enregistrer. Nous avons longtemps cherché comment pouvoir modifier ces données, mais notre organe de pensée reste aujourd'hui encore un système biologique beaucoup trop complexe pour que nous parvenions à le maîtriser. Toutefois, à la fin du XXIe siècle, une découverte majeure bouscula à jamais ce qui semblait jusque là être une impasse scientifique : la délocalisation neurocognitive. Certes, l'infrastructure des données cérébrales restait un mystère, mais pour la première fois dans l'histoire, nous avions réussi à extraire ces données.

Bien sûr, aucun ordinateur n'était en mesure de les traiter : aucune machine n'était capable de déchiffrer le "code" qui avait émané de cette expérience. Aussi ne restait-il qu'une seule alternative au cerveau source pour lire ces informations : un autre cerveau. Cela donna lieu à une terrible vague d'expérimentation animale allant des câblages intranerveux aux trépanations crâniennes, l'ironie du sort voulant que ce fut à même un humain, dans la plus parfaite inégalité, que fut finalement découvert le processus d'insertion neurocognitif. Nous venions de rendre possible l'immortalité.

Mon nom est Maxime Houari.

L'insertion neurocognitive est une expérience extrêmement difficile à vivre, et qui se révéla même au départ souvent traumatisante. Votre "esprit" (ce terme doit être évité le plus possible dans le vocabulaire scientifique actuel) doit se remettre en marche dans un nouvel espace que le sien, présentant souvent très peu d'itinéraires semblables au cerveau qu'il avait jadis façonné. De la même manière qu'un rejet de greffe, des effets secondaires touchent alors le patient, ceux-ci étant majoritairement mentaux. Malgré les progrès réalisés en médecine pour apaiser les souffrances et délires qui s'ensuivent, le passage d'un cerveau à un autre reste toujours une expérience terriblement difficile à vivre. L'adaptation est aussi physique, et il faut généralement quelques mois pour pouvoir réussir à marcher dans un nouveau corps en parfaite santé. Une légère modification des caractéristiques psychologiques du patient est toujours inévitable, par exemple au niveau des capacités ou même du caractère, son "esprit" ayant dû s'adapter à son nouveau domicile.

Il semble évident que des données ne peuvent être transmises à l'intérieur d'un cerveau possédant toujours ses données initiales. Et c'est là ce qui conduisit à la banalisation de l'un des actes les plus monstrueux perpétrés par la race humaine : le trafic des corps réceptacles. Il n'est aucun intérêt à transférer des données mentales sur un cadavre étant donné que le corps lui-même est devenu hors-fonction. Les réseaux d'esclavage devinrent ainsi les plaques tournantes d'humains que l'on allait vider de leur conscience afin d'y prendre place. Les enfants ne furent pas épargnés car, même si les données neurocognitives d'un adulte ne sont pas transférables sur le cerveau plus petit d'un enfant, les parents d'enfants gravement malades savaient se débrouiller pour trouver un réceptacle en meilleur santé à leur progéniture. Les pays développés eurent tôt fait de mettre en place des lois pour empêcher ces atrocités, mais il devint courant dans les pays pauvres d'avoir des enfants-marchandises qu'on vendait immédiatement à des couples fortunés ou qu'on gardait en détention dans des conditions de vie abominables jusqu'à ce que leurs cerveaux se soit assez développés.  Les révoltes et autres conflits que cela impliqua appartiennent désormais à l'histoire.

Mon nom est Maxime Houari.

L'ablation prénatal de conscience résolut ce problème planétaire en à peine un an pour aboutir au système avec lequel nous vivons toujours aujourd'hui. Nous avons trouvé comment empêcher le développement de la pensée chez le fœtus. Nous n'avons plus à tuer un autre être humain pour prendre son corps, nous pouvons désormais développer des organismes humanoïdes qu'aucune conscience n'a jamais habités. Le fœtus finit son développement grâce à un ensemble de réflexes et d'aides externes, puis sort du ventre de sa génitrice sans n'avoir jamais vécu. Il est alors placé en capsule de conservation où il sera maintenu dans un état fonctionnel grâce à un système automatisé jusqu'à ce que quelqu'un fasse la demande d'un transfert dans ce corps.

Il fut beaucoup plus aisé de réguler le trafic qui s'ensuivit, mais celui-ci fut de toute manière très affaibli lorsqu'on découvrit qu'il était mieux d'être transféré dans un corps comportant un grand nombre de gènes communs. Il est désormais normal pour une femme de chercher à être enceinte de son propre futur corps de transfert, et les hommes cherchent à participé à l'élaboration du leur, que cela soit par des moyens naturels ou in vitro. Pour autant, des groupes revendiquant le manque d'éthique de ces pratiques et l'importance de la mortalité existent toujours, et des attentats terroristes continuent d'être commis en visant particulièrement ceux connus pour leur longévité. Je me dis parfois qu'il est miraculeux que je sois toujours vivant.


Mon nom est Maxime Houari.

J'ai été l'un des premiers à accéder au transport neurocognitif. Je suis passé par trois cents cinquante-huit corps différents. Le corps de femme dans lequel je me trouve actuellement approche de ses cinquante ans, et c'est l'âge vers lequel on conseille généralement de faire un transfert afin d'éviter une probabilité d'accidents de santé trop élevée, la délocalisation neurocognitive étant quasi-impossible à opérer sur un cadavre. J'ai ainsi pris l'habitude, comme mes milliards de contemporain, de faire des cycles de trente ans d'un corps à un autre. Je vais accéder à celui tout juste sorti de l'adolescence d'un homme aux traits fins et séducteurs dont les récents tests indiquent un corps en parfait état de santé. C'est une chance que tout le monde n'a pas, la peur d'un accident mortel vous faisant parfois accepter de prendre un corps légèrement dysfonctionnel ou qui n'a pas été rigoureusement testé.

Mon nom est Maxime Houari.

En informatique, on appelle fourche un logiciel créé à partir d'un logiciel préexistant. C'est ainsi que sont parfois désignés familièrement les personne ayant déjà été transférées d'un corps à un autre. C'est un terme que l'on utilise de manière injurieuse pour signifier que ce que l'on reproche à quelqu'un est un acquis de son nouveau corps, et qu'il ne possédait pas ce défaut dans son corps originel. Dans quelques jours commencera mon transfert et ma renaissance. Je deviendrai de nouveau un peu plus "fourche".

Mon nom est Maxime Houari.

Trois-cents cinquante-huit corps. Plus de quatre-vingt pour cent d'hommes étant donné que je m'y sens plus à l'aise, bien que l'attachement à son sexe d'origine soit devenu de moins en moins commun au fil du temps dans la majorité de la population. Ce ne sont pas tous des corps que je suis fier d'avoir possédé, et durant la période du trafic des corps réceptacles, je n'ai pas gardé les mains propres. Tous ces corps qui ont accueilli ma conscience, mon humanité, j'ai dû à chaque fois m'adapter à eux, modifier de gré ou de force qui j'étais, devenir plus fourche. Au-delà de la peur grandissante de mourir, trait commun à ceux dont la vie se prolonge, au-delà de la peur du futur, au-delà de la peur de l'éternité, une question me hante désormais nuit et jour.

Que reste-t-il de Maxime Houari ?

Esclavage - Fourche - Renaissance
Un blog tout de noir et de blanc écrit par Kevin Langouët avec quelques petits bouts de codes de Jules