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Au réveil, elle sent tout de suite que quelque chose ne va pas. Un peu comme l'impression de se réveiller chez quelqu'un d'autre, mais que ce quelqu'un d'autre, c'est elle. Elle vérifie avec ses yeux et ses mains, c'est bien ses murs, c'est bien son lit. Alors elle se penche sur le côté pour voir si le sol est toujours là, et elle voit un livre. Avec une grosse reliure et une quatrième de couverture à la mise en page fantaisiste. Elle se dit que ça doit être un livre anglais, parce que les livres anglais ressemblent toujours au loin à des jardins anglais. Mais impossible de comprendre ce qui est marqué dessus. Alors elle l'attrape et elle l'ouvre.

Elle a un vertige.

Elle a le mal de mer, mais comme elle est sur son lit, ça n'a aucun sens. Elle tente de se ressaisir et ses yeux se posent sur le livre ouvert. Les pages sont blanches. On dirait des hublots. Peut-être qu'elle pourrait passer son bras dans les pages, et elle sentirait la bise et l'écume des vagues qui s'écrasent sur la coque. Mais elle n'est pas dans un bateau, elle est dans son lit, alors elle referme le livre, elle le pose sur le coussin et elle se lève.

Quelque chose ne va pas. Elle ne sait pas où aller, elle ne sait pas s'il y a quelque chose à faire, elle a oublié l'heure. Elle passe la porte du salon. Quelque chose ne va pas. Quelqu'un a retiré les titres de tous les livres de la bibliothèque. Ils semblent nus avec leurs tranches vierges. Alors elle s'approche, elle cale son épaule contre une étagère pour être sûre de ne pas tomber, et elle prend un livre au hasard. Elle l'ouvre. Les mots tombent.

Ça ne fait pas de bruit, un mot. Ça tombe en silence, à vos pieds, et ça vous frôle les jambes avec une dernière caresse pour vous remercier de l'avoir fait exister. 

Mais tous ses mots, les uns empilés sur les autres, ça gêne à la lecture. Alors elle se baisse, lentement, et elle en attrape un entre ses doigts. Et elle se prend à avoir peur, parce que le mot ne veut rien dire. Elle croit bien reconnaître des lettres, mais on dirait que le sens du mot est tombé en même temps que lui.

 Ça tangue.

 Elle ouvre une autre page, et les mots tombent encore. Elle lâche le livre. Ces mots-là ne veulent rien dire non plus. Peut-être que c'est une autre langue, un livre qui avait germé dans sa bibliothèque au milieu des autres en espérant qu'elle pose les yeux dessus par mégarde. Elle en saisit un second, mais ses mots tombent aussi. Incompréhensibles. Elle a peur.

 Elle retourne dans la chambre. Et elle s'aperçoit que sur les draps, il y a aussi des mots. Ceux du livre qu'elle avait ouvert en se réveillant. Elle ne sait pas trop si c'est elle ou les livres qui sont tombés malades. Mais c'est elle qui a appris à lire à l'école, pas les livres. Et les mots sont obligés d'avoir un sens.

Elle ouvre sa boîte de couture, elle prend des ciseaux. Peut-être qu'on peut guérir des mots analphabètes. Elle attrape un mot sur le lit, elle le découpe. Elle essaye de ne pas se faire déconcentrer par les mouettes. Elle recoud le mot au hasard. Des lettres avec d'autres lettres. On dirait presque qu'il veut dire quelque chose désormais.

 Avec du scotch, elle a accroché des tas de mots à ses murs. Des mots blessés, des mots cisaillés, des cadavres de mots. Mais peut-être qu'à force de les croiser, de les lire et de les relire sans arrêt, ils vont retrouver une signification. Il faut croire à la résilience des mots.

 Elle a mis sa casquette de capitaine. Il y a moins de remous, la tempête est passée. Elle vogue dans l'océan du silence des mots éteints. Tout ira bien. Bientôt, elle pourra remplir les livres à nouveau.

Analphabète - Cadavre - Résilience
Un blog tout de noir et de blanc écrit par Kevin Langouët avec quelques petits bouts de codes de Jules